27 avril 2021

Cher ami, toi qui lis,

Pour la quatrième fois, voici cette lettre annuelle. C'est un effort émotionnel par moments intense, de choisir à quoi prêter attention, combien et comment partager, mais aussi une occasion précieuse d'ancrer des souvenirs et de regarder à l'horizon. Et donc je m'y attèle volontiers.

Quand je commence à écrire ces lignes début Avril, je me sens las et triste. J'ai couru un marathon de travail exhilarant au cours des derniers mois, dans un isolement qu'on connait tous, et j'en ressens le contrecoup. Je suis essoufflé et mes pensées sont un peu noires... Mais je sais déjà que ça va passer, et d'ici que je partage cette lettre, le soleil aura certainement fait de nombreuses apparitions.

Fin avril 2020, au milieu du premier confinement

et juste un mois après que j'ai quitté mon travail chez Hypixel Studios, j'ai été contacté par l'un des fondateurs de Shiro Games, un studio de développement de jeux à Bordeaux dont j'admire le travail. Après quelques bons échanges avec des membres de l'équipe, c'était décidé : j'allais déménager à l'autre bout de la France quelques mois plus tard !

J'étais triste de quitter Strasbourg, tous les amis et la famille qui s'y trouvent, mais aussi excité d'aller vers une ville inconnue remplie de promesses. Il y a seulement quelques années, un tel voyage avec son air de permanence m'aurait submergé d'anxiété, alors en prenant cette décision avec légereté, j'ai eu un plaisir certain à mesurer combien j'avais évolué.

Alors que le confinement était levé, Constance est repartie de la coloc, puis un peu plus tard Ciara s'en est allée. C'était la fin de ce temps étrange, ces mois qui sont passés si vite et si lentement. Je suis content qu'on les ait partagés. Je repense à ces vieux films qu'on a regardés tous les trois dans le salon, et aux longues discussions sincères qu'on a pu avoir avec Ciara.

Au milieu du mois de Juin

je débarque au Central Hostel à Bordeaux, une auberge de jeunesse fraîchement refaite qui dégage quelque chose de chouette, malgré la période morose. Je suis là pour découvrir la ville, en recherche d'un appartement. Dès le premier soir, à peine assis dans le hall, je rencontre Victor, qui me propose d'aller se balader le long de la Garonne et de boire un coup avec un autre jeune homme dont le nom ne me revient plus. On rigole bien et on se raconte nos histoires un peu. Le soir d'après, je suis téléporté à l'autre bout de la ville pour manger et boire jusque tard dans la nuit avec la bande d'amis de l'amie d'un ami de mon nouvel ami. Le jour suivant, on rencontre Stéphanie, qui est venue avec le projet de monter sa propre auberge de jeunesse. On passe de chouettes moments. Le soir quand on rentre à l'auberge, le jeune barman nous régale avec ses histoires pendant qu'on boit un dernier verre d'eau pour décuver.

Sacrée semaine, Bordeaux présage du bon. Quand je repars, ça y est, j'ai un appartement !

A peine rentré, on part pour un week-end de camping et randonnée avec deux cousins et des amis dans les Vosges. On ne se voit pas souvent dans l'année, mais ma grande famille me donne tant d'énergie et de joie quand on est ensemble.

De retour à Strasbourg, je vends tous mes meubles et je fais mes adieux à travers quelques beaux après-midis et soirées entre amis. Comme ils comptent pour moi, tous ces gens que j'aime et qui me font le plaisir de m'inviter dans leur vie et d'être dans la mienne.

Le 16 juillet, je monte dans le Strasbourg-Bordeaux

avec deux gros sacs, pour de bon. En gare d'arrivée, c'est Maxime qui m'attend sur le quai. Un ami d'une autre époque qui s'est manifesté quand il a su que j'arrivais dans la région. Il est plein d'énergie, il m'encourage, et il donnera son temps et sa bonne humeur pour m'aider à m'installer. Pendant plusieurs jours nous traversons IKEA, Darty, Leroy Merlin et compagnie, on monte les meubles ensemble, on rigole et on a de belles discussions en terrasse. Quel bonheur d'être épaulé avec enthousiasme simplement pour le plaisir d'être ensemble.

Il me reste quelques jours pour profiter de la région avant que le boulot ne démarre. Je passe une après-midi à Arcachon où je me régale de churros, de granitas, de verdure, de sable et de soleil. Mes chers amis Bilou et Camille viennent me rendre visite : forteresse de sable éphémère, minigolf, délicieux restaurants, jeu de piste à travers la ville...

Je démarre chez Shiro. J'ai le plaisir de travailler côte à côte avec Nicolas qui semble toujours souriant, patient et qui a construit un environnement technique de qualité pour son équipe. J'apprends beaucoup à son contact.

Les collègues sont sympas, on va chercher à manger par petits groupes à midi. J'apprécie cette ambiance qui me ramène un peu 12 ans en arrière chez Creative Patterns, au début de ma carrière.

C'est l'été, il fait chaud,

très chaud. Nicolas décrète un après-midi à Lacanau Océan pour ceux qui le souhaitent. On se baigne, on se régale. J'apprécie comme je me sens bienvenu dans son monde alors qu'on se connait à peine. Sur le retour, sa voiture se perd dans les rues de Bordeaux et on finit à quelques uns à boire un coup offert par un de ses amis qui tient un restaurant japonais.

Mi-août, j'ai le plaisir de la visite de Vincent. Parfois on ne parle pas pendant des mois, mais c'est toujours simple de se retrouver, et j'aime ces moments. On visite le Musée d'Aquitaine, on marche des heures à travers la ville, on mange des canelés et on discute jusqu'au milieu de la nuit.

Au boulot je rencontre Quentin, qui est game designer. Je suis pris d'affection pour ce bonhomme chaleureux du sud, son personnage gaillard et sa personne sincère. On rigole beaucoup, on échange des sourires de malice et des regards complices.

Ces premières semaines ont vraiment le goût de l'été.

De loin en loin j'ai des nouvelles de Margaux. J'apprécie la bienveillance mutuelle qu'on a l'un pour l'autre. Elle me recommande un livre que je prends du plaisir à explorer.

Août devient Septembre,

je fais mes premiers ateliers d'impro avec la compagnie J'ai Pas Tout Compris, qui m'a été recommandée par Cédric, mon ancien prof d'Impro Alsace. Un chouette groupe, une dynamique très asso qui contraste avec ce que j'ai connu avant. J'ai le plaisir d'y rencontrer Mathieu, Valentine, Aymeric, Pierre, Lucas, Fred, Xavier, Edith, Mohammed, Chloé, Iona, Erika, Guillaume, Marine, Roland, Etienne, Arthur, Célia et d'autres encore.

Les jours s'enchaînent et une routine s'installe. Je me sens vite inconfortable dans ce rythme de travail que je ne connais plus depuis si longtemps. Devoir chercher l'énergie et la concentration pendant des horaires qui s'imposent, faire l'aller-retour chaque jour. Et malgré toutes les bonnes choses, je me sens à l'étroit dans ce rôle de programmeur. Après la journée de travail, je ressens le besoin d'être créatif, j'esquisse des projets trop ambitieux pour qu'ils puissent tenir dans ces 24 petites heures.

Fort de l'expérience de mes précédents boulots où je me suis contortionné parfois bien trop longtemps, j'en parle sans attendre avec les patrons. Ils sont à l'écoute, on cherche des solutions ensemble et on tente des aménagements.

Depuis longtemps je pense à me mettre au sport, et le moment vient enfin. Je trouve un coach sur Internet, le courant passe bien et on démarre les séances. C'est éreintant, mais je prends goût à cet effort régulier où je peux m'abandonner à suivre les consignes et me dépasser. J'ai de la satisfaction à voir mon corps évoluer au fil des mois.

La douleur que je porte

depuis quelques années se manifeste à nouveau plus saillante, au-delà des cauchemars récurrents. Ce silence de plomb qui dure, après une vie si entièrement partagée et une séparation déchirante. Quand je m'y noie, il y a le manque, la tristesse, la colère et le regret de ce que j'ai parfois la conviction d'avoir gâché.

Mais ce qui me lancine profondément c'est la nature inconnue de ce silence entre nous. Il contient en potentiel le meilleur et le pire, il entretient à la fois espoir et désespoir bouillants, impossibles à tenir ensemble.

Je me décide à écrire cela à Rosalie. Je choisis mes mots soigneusement, j'essaie de ne dire que le nécessaire pour ne pas faire souffrir inutilement, et je demande, si c'est possible, de la compassion.

Et enfin : je reçois quelques paragraphes en réponse. Le tourbillon des possibles coagule, la chimère avec laquelle je me bats laisse place à un peu de réalité moins vague, moins vaste. C'est douloureux, mais ça fait du bien, tout à la fois. Je suis reconnaissant.

Début octobre, j'ai la chance de monter sur scène

au Pourquoi Pas, devant une salle bien remplie. Il y a un soupçon de stress avant, mais une fois en piste c'est un délice de construire avec les Hiboux de la compagnie. Je me sens si bien là-devant à jouer, à jouer à être et à être.

On passe aussi quelques chouettes journées et soirées, entre week-end d'intégration et jeux d'enquête.

Un peu plus tard je prévois un week-end à Nantes pour visiter Camille et Bilou. Plutôt que de prendre le train, je saisis l'occasion pour rouler pour la première fois sur plusieurs centaines de kilomètres en solo. J'ai le permis depuis une douzaine d'années mais j'ai très peu roulé, pour une part car je n'en avais pas besoin, mais surtout car j'étais anxieux.

Le jour J je monte dans la voiture de location. J'en ai pris une sympa pour profiter du voyage. Je respire un grand coup, et je pars. Et ça se passe vraiment bien ! Je prends du plaisir et de l'assurance. Et on passe un chouette week-end entre amis à piloter des machines géantes, manger des crêpes et regarder des Disneys.

Quelques semaines avant le deuxième confinement,

je suis arrivé à la conclusion que c'était important de prendre soin de cette énergie créative que j'avais, et que je ne pouvais pas continuer chez Shiro. C'était pas tout simple de le reconnaître après seulement quelques mois, avec tout l'investissement que ça représentait. Mais c'était le bon choix, et je chéris toutes les belles rencontres, les chouettes moments et ce que j'ai appris. J'ai profité de la soirée de lancement d'un des jeux pour faire mes au revoirs avant le confinement, et j'ai fini mi-Novembre.

Ca n'a pas tardé, dans la semaine je commençais à concevoir un nouveau projet : Sparks.land. Ca sera un grand site de jeux 3D multijoueurs, une sorte de MMORPG léger où on peut passer du temps ensemble, explorer des mondes, raconter des histoires, jouer à toutes sortes d'expériences sympas, et s'investir en crééant soi-même ses propres contenus.

C'est une vision excitante d'un jeu qui rassemble ce qui me passionne depuis CraftStudio, Superpowers, BombParty, Master of the Grid, Hytale, etc. : de la communauté et de la créativité. Pour combattre la solitude du confinement, et partager ce que je fais, je me suis remis à streamer assez souvent, et c'est motivant de voir l'audience grandir peu à peu.

J'ai passé quelques jours en famille à Nîmes et à Strasbourg pour Noël. J'ai aussi pu revoir quelques amis, profiter de la neige dans les Vosges, et Thomas nous a régalé avec des ramens faits maison.

Après les fêtes,

Bilou m'a rejoint sur le projet, et c'est un grand plaisir de travailler ensemble au quotidien pour la troisième fois. Plus récemment Pixel-boy nous donne aussi un énorme coup de main entre ses nombreux projets.

Le quotidien est un peu étrange dans mon cocon d'isolement à Bordeaux. J'ai la chance de faire du travail qui me plait, ponctué par du sport, des petites balades avec podcasts, et je créé des occasions d'être ensemble comme je peux, en organisant des évènements sur le serveur Discord de la communauté autour de mes jeux.

En Janvier j'ai participé en tant que figurant dans le court métrage d'une amie, c'était top de voir une équipe de tournage en action.

Avant les nouvelles restrictions, j'ai pu revoir ce bon vieux Etienne après des années sans nouvelles, le temps d'un Samedi ensoleillé à Angoulême. Il m'a régalé avec ses histoires, sa verve si unique, et de délicieux gâteaux. C'était une superbe journée.

Je me languis doucement que la vie sociale reprenne. J'ai du mal à passer des coups de fil ou à écrire, de peur de répéter encore comme on attend tous que ça soit fini. Mais, vivement ! Je pense à vous.

Au-delà de la situation dans laquelle on se trouve, je rêve de fonder une famille. J'aimerais trouver une communauté locale où je me sente vraiment citoyen, acteur, frère. Et j'espère que le projet que je porte permettra de créer une équipe et des occasions de collaborer pour longtemps. Ces choses qui m'animent me secouent parfois beaucoup, entre excitation, satisfaction, jalousie et désespérance. Mais j'essaie de viser droit, d'être patient et de me réjouir de ce qui est présent.

Ca m'a fait du bien de regarder tout ça.

Il y a de nombreuses choses que j'ai dites, et d'autres que je n'ai pas su dire parce qu'elles m'ont échappées, ou parce qu'elles sont difficiles à mettre en mots. Mais peut-être que ça se voit à travers tout le reste, et que c'est bien comme ça.

Merci d'avoir lu ! Si vous voulez m'écrire, je vous lirai avec plaisir. Bisous, et à bientôt :)

— Elisée