À la rencontre de mon père

21 octobre 2018

Quand j'étais gamin,

on allait voir mon père un week-end sur deux. On prenait un train pour Thionville, ou pour Metz je crois.

Je me souviens qu'il nous emmenait au cinéma parfois. On est partis en vacances aussi, j'ai de bons souvenirs un peu vagues. Il avait toujours des projets et il faisait souvent des travaux, et parfois on donnait un coup de main. Des tuiles à porter, un parquet à clouer, du bois à rentrer. C'était sympa. Pour moi, ça semblait un peu étranger tout ça. J'étais un invité dans cet univers.

Et puis un jour on n'y est plus allés. Je ne sais pas trop pourquoi. On a déménagé plus loin. Il a déménagé plus loin. Il y a eu des complications, des blessures. J'étais trop jeune pour comprendre vraiment. Ou pour qu'on me dise exactement.

Au cours des années, il m'a écrit quelques fois. On s'est échangé quelques messages sur Facebook. Je ne savais pas trop quoi faire d'un papa à distance, et j'étais méfiant. C'est devenu un long silence.

A la maison,

on a vécu des choses difficiles. On a un peu mis la joie du quotidien dans un coin. On n'est jamais vraiment sortis en famille. Les albums photos se sont arrêtés.

On regardait toujours le journal de 20 heures. C'était comme regarder le monde par la fenêtre, chaque soir, au lieu d'y vivre. Et la télé en peignait une image inquiétante et futile.

Il y avait de l'amour. Un amour au regard fatigué, avec un sourire qui tire vers la compassion. Un amour qui sent plus souvent l'espoir que la célébration. Un amour qui attend plus tard.

Alors j'ai attendu

qu'une princesse vienne me sauver, je crois. Et je l'ai trouvée. C'était beau, précieux, grave. Bien trop grave.

Les amis blaguaient parfois que j'avais eu de la chance de trouver quelqu'un qui me supporte. J'étais pas si sûr que c'était une blague. J'étais anxieux, jaloux de mon trésor sentimental. Je croyais que la vie était avare d'opportunités. Je remettais mes rêves à plus tard. J'étais frustré, mais elle, je l'avais.

J'étais le riche qui ne peut pas entrer dans le royaume[1]. Et dans ma peur de ne pas avoir assez, j'ai fini par perdre ce à quoi je m'accrochais.

Et puis, lentement,

le monde a changé — non, c'est moi qui ai changé, bien sûr. Au lieu d'être submergé par ce qui est cassé, j'ai vu ce qu'il y avait à construire. J'ai appris que le sens émerge des responsabilités qu'on prend, des challenges qu'on confronte. J'ai commencé à faire des pas.

En début d'année, j'ai écrit trois mots à mon père pour son anniversaire. Il a mentionné que j'étais le bienvenu. Et j'ai dit : je viens.

Et voilà qu'après une quinzaine d'années,

je me retrouve dans un train pour Nîmes, pour aller le voir.

On a parlé, parlé, parlé pendant plusieurs jours. De nos passés respectifs, de notre histoire commune, du sens de la vie, de philosophie, de technologie, de psychologie. J'ai eu la joie de rencontrer sa femme, de découvrir ses projets[2]. On a visité la ville. On est allés au cinéma.

J'y suis retourné quelques mois plus tard pour l'aider dans ses travaux. Puis cet été pour mon anniversaire, on est allés sauter en parapente tous les trois !

Il est chouette de plein de façons, mon papa. Je suis heureux d'être allé à sa rencontre, et je me réjouis pour ce qu'on va encore pouvoir partager. Plus largement, je me réjouis de tout le potentiel qui se révèle dans la vie, quand on y va. Il y a des belles histoires à vivre, et peut-être qu'elles ne sont pas si rares.


Scotché sur un meuble de fortune recouvert d'outils, au milieu d'un salon en travaux à Nîmes, on peut lire :

Le Ciel est ce moment. L'enfer est le désir brûlant que ce moment soit différent. C'est aussi simple !— Jeff Foster

J'aime bien.

— Elisée

[1] En référence à ce verset : Mathieu 19.24

[2] La courte échelle, un lieu de soins et de ressourcement dans une ancienne fabrique de chaussures