Lettres d'Elisée

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27 avril 2022

Cher ami, toi qui me lis généreusement,

J'esquisse ces premières lignes assis au bord d'un lac. Je suis parti pour l'après-midi, et je retrace l'année passée en parcourant mon calendrier, pour voir quelle trajectoire émerge. C'est là que je remarque : je commence l'écriture de cette lettre avec sérénité.

Il y a cinq ans, j'écrivais pour mieux comprendre qui j'avais été,

et faire un pas vers qui je voulais devenir. Par ce rendez-vous annuel, je voulais me tenir responsable devant témoins de continuer à cheminer en conscience, printemps après printemps.

En écrivant, je fantasmais un lecteur bienveillant et curieux, peut-être lisant quelques années plus tard, loin du regard introspectif souvent vicieux qui vivais en moi. Quelqu'un qui reçoive mes mots pour ce qu'ils sont : un reflet sincère et imparfait de ce que je vis.

Alors quelle joie aujourd'hui de rencontrer ce lecteur en moi-même. De sentir que j'accueille sans trop de réserve les souvenirs et émotions qui m'ont traversé cette année. Je suis réjoui de réaliser que mon cœur s'est un peu adouci. Il reste, bien sûr, de la pudeur dans ce que j'écris... et c'est bien comme ça : après tout, je dois vivre dans le monde où je publie chacune de ces lettres 😄.

L'année dernière, je finissais ma rétrospective sur une sorte de prière, où je disais mon souhait de trouver un jour une communauté à laquelle participer, de voir mon projet professionnel porter du fruit et de fonder une famille. Je crois que c'est particulièrement ce premier thème de la communauté qui ressort à travers cette année passée.

Au printemps, alors que le pays commençait à s'ouvrir à nouveau,

je me suis remis en quête de sorties et de rencontres dans cette ville de Bordeaux où je vivais isolé. En fouillant, j'ai trouvé un grand groupe Facebook de randonneurs.

J'ai répondu à une proposition pour une petite balade à proximité, mais je me suis retrouvé dans le vent frais à attendre des compagnons qui ne sont pas venus. Pas prêt à me décourager, j'ai scruté à nouveau et cette fois-ci, j'ai fait une chouette première balade du côté d'Espiet.

On a eu quelques échanges entre marcheurs, mais rien de bien marquant. On a marché, papoté, puis on s'est dit adieu.

A peine une semaine plus tard, en parcourant le groupe,

je tombe sur un message intriguant : un week-end de randonnée dans les Pyrénées pour une dizaine de personnes. Il reste deux places qui viennent de se libérer, et comme il y a des milliers d'inscrits sur le groupe, il faut se décider vite... Allez, je me lance !

Nous voilà aussitôt sur la route du Cirque de Gavarnie. L'ambiance est bonne dans la voiture. On arrive le Vendredi soir autour d'un bon repas, ça rigole bien, on fait connaissance. Les deux organisateurs Aurélien et Alex forment un chouette duo. Le petit groupe est jovial, extraverti. Quelle bouffée d'air après des mois de solitude.

Juste avant de partir en week-end, j'avais envoyé mon préavis

pour quitter mon appart et retourner m'installer en Alsace. Au retour de Gavarnie, on se revoit plusieurs fois à quelques uns, c'est enthousiasmant. Et je me demande si je ne vais pas regretter de partir sans avoir trop connu cette ville, alors que la vie reprend enfin après 2 ans d'enfermement intermittant...

Gêné, j'appelle pour voir s'il est encore possible d'annuler le préavis. Au fil de la semaine, la propriétaire me dit oui, puis non, puis finalement oui quand même. Je suis pas mal secoué par ces revirements successifs et je me demande où je vais.

Parmi les gens que j'ai rencontré à Gavarnie, il y a Mathilde. Mathilde, elle sait où je vais : sur le GR20 Sud en Corse à la fin de l'été, apparemment ! Allez, d'accord 😄. Quelques autres motivés se désistent, et finalement on sera trois au départ avec Aurélien. Grosse aventure en perspective : je n'ai jamais fait de bivouac, on partira pour une semaine sous tente sur un des sentiers de grande randonnée les plus difficiles. Excitant !

En Juillet, je rentre quelques semaines à Strasbourg

pour revoir mes chers amis et famille. On se régale de cocktails, de planchettes et de glaces en se racontant des histoires de confinement. Je pars en week-end avec mon frère David pour la première fois. Ma soeur Edith me propose un bel après-midi à vélo puis en musique au Ravito des Cyclos. Je retrouve mon ami de toujours Mathieu, et on se dit combien on compte l'un pour l'autre malgré la distance qui s'était créée entre nous. Ces moments sont précieux.

De retour à Bordeaux début Août,

Jacques et Camille qui vivent dans leur van en traversant la France m'emmènent avec eux pour quelques jours. Le matin ils télé-travaillent, l'après-midi ils trouvent un coin à explorer et où passer la nuit. On part goûter des vins, on marche dans le sable. C'est le pied.

Le grand départ approche, je prépare mon matériel de randonnée. Chaussures, sac à dos, habits techniques, nourriture... C'est tout un budget. Cédric, le coach sportif que je vois plusieurs fois par semaine depuis l'année dernière me prête généreusement sa tente, ses batons, son camel back, son duvet, son guide GR20... et ses retours d'expérience. Je partirai avec 14 kg sur le dos !

C'est le jour J — GR20 nous voilà !

Après un petit vol Bordeaux - Figari, un long taxi jusqu'à Vizzavona et une courte nuit, nous partons pour six journées de marche. Que c'est bon d'être à l'extérieur. A part un jour de pluie, le temps est superbe.

Chaque soir, on découvre si la douche sera tiède ou froide 🥶. On boit des Pietras et on mange dans un confort minimal. On se couche avec le soleil et on dort globalement mal.

Quand tout est calme et que j'attends le sommeil, je souris en réalisant que je suis parti à l'aventure avec des amis qui étaient de parfaits inconnus deux mois plus tôt.

Les paysages sont... magnifiques.

Chaque matin, il faut remballer la tente, remettre le sac et repartir. Le deuxième jour c'est plus dur que le premier. Le troisième encore plus. Le quatrième jour, les genoux font mal dès les premiers pas, alors je finis la semaine à l'ibuprofène 😅.

Aux refuges, on retrouve la même cinquantaine de marcheurs qu'on a dépassés et qui nous ont dépassés pendant la journée. A force de se croiser, on sympathise avec Luigi & Anna, et Corentin & Marie. Au fil des jours on marche à cinq, puis à sept. On passe de beaux moments, en silence, en discussion, sur des cols avec un vent énorme, dans des vallées rocheuses, au bord de petites cascades. Toujours plus fatigués, mais portés par l'élan.

Le dernier jour n'en finit pas. On voit le but au loin, et la descente vers Conca semble interminable... Et enfin, on arrive ! La semaine a été intense, loin de tout dans ce petit monde de marcheurs où les préoccupations se cantonnent à aujourd'hui et demain. Nous sommes fiers et fatigués.

Après l'effort, le réconfort à Porto-Vecchio.

C'est l'heure du repos... enfin ça c'est ce que je croyais. Aurélien nous entraîne dans toutes sortes d'aventures pour profiter un maximum de cette semaine de vacances : petite randonnée pour être sûrs qu'on sait encore marcher, les piscines ~interdites~ de Purcaraccia, sortie en bâteau, snorkeling... Le soir, on rigole énormément en dégustant barbecue et mojitos.

J'ai grandi loin de cet enthousiasme pour l'exploration, et parfois je suis dépassé. Mes camarades ne manquent pas de se moquer un peu de moi. C'est de bonne guerre et je leur rends bien quand l'occasion se présente. Et j'essaie du mieux que je peux d'être en paix avec qui je suis.

Le retour à mon quotidien solitaire arrive comme une claque.

Les journées sont longues, et je suis épuisé. J'en ai marre de passer l'essentiel de mon temps isolé. Ca n'aide pas que depuis quelques mois je suis perdu dans le projet de jeu que nous développons à distance avec Bilou. L'horizon semble fermé.

Fin Septembre, je pars quelques jours pour Bruxelles puis Lille pour visiter Aurélie, une amie développeuse et streameuse rencontrée l'année dernière, et retrouver les frères Bruno et Alexis au GameCamp, une conférence pour développeurs de jeu. On discute bien avec Aurélie, et c'est chouette de revoir Bruno et Alexis. Avec la pandémie, c'est la première grande conférence nationale du jeu vidéo depuis des années, et beaucoup sont ravis de se retrouver et se rencontrer. J'apprécie la dynamique de tous ces développeurs qui portent des projets qui leur tiennent à cœur.

Puis à nouveau, je suis face à moi-même.

La dernière fois que je faisais partie d'une église,

j'étais un adolescent, peut-être jeune adulte. Le groupe de jeunes de la paroisse où j'étais se retrouvait un samedi sur deux. C'était un sympathique petit groupe, chapeauté pendant longtemps par le pasteur Gérard et un accompagnateur Jean-Luc, deux hommes qui dégageaient beaucoup d'amour, d'humour et de sagesse pratique. C'était toujours un plaisir de passer des moments ensemble.

J'étais friand de spiritualité et de discussions profondes, mais je restais souvent sur ma faim. Les autres jeunes n'étaient pas trop intéressés à cette époque par les questions qui me fascinaient je crois, ou peut-être qu'on ne savait simplement pas trop quoi en faire.

Après avoir déménagé et avoir perdu contact avec ce petit monde, je n'ai pas fait d'efforts concrets pour chercher une nouvelle communauté. Depuis ma tour d'ivoire, je concevais la plupart des croyants comme naïfs, vivant dans une forme de déni supertitieux de la réalité, ou alors moribonds, continuant simplement par habitude. Ma foi s'est délitée et je me suis laissé habiter par la pensée contemporaine matérialiste et la peur de l'inconnu.

Cette posture passive et fermée m'a finalement mené à la ruine, comme je l'exposais dans ma première lettre en 2018. Au cours des cinq dernières années, en cherchant à m'échapper de ce trou existentiel, je me suis mis à écouter divers penseurs contemporains. C'est notamment là que j'avais trouvé les conférences et écrits de Peterson autour de la psychologie et de la sagesse ancienne, qui m'ont profondément encouragé.

Avec le temps j'ai trouvé un écosystème de philosophes, chercheurs et religieux, principalement d'Amérique du Nord, qui explorent comment exister et s'ancrer aujourd'hui, en faisant pleinement face aux réalités de la société contemporaine. Ces dernières années, j'ai été particulièrement nourri et éclairé par les travaux de John Vervaeke, puis de Jonathan Pageau et Paul Vander Klay pour en citer quelques uns.

Aussi enrichissant que ça puisse être, il y a quelque chose d'aliénant dans le fait d'écouter pendant de longues heures les réflexions d'étrangers qui existent dans une autre culture et une autre langue, de l'autre côté de la planète. Là où je suis, dans mon quotidien en France, il n'y avait personne avec qui vivre tout cela.

Et voilà comment, par un dimanche matin d'Octobre,

ma fierté vaincue par les années passées, je me retrouve à l'église à Bordeaux, prêt à rencontrer, participer et à célébrer avec ceux qui sont là, autour de moi.

Alors que je marche vers un banc, hésitant, une dame âgée vient me rencontrer. On échange quelques mots, elle me parle un peu d'elle et je lui parle un peu de moi. Elle s'appelle Anne-Marie. On est si différents, dans nos âges, nos préoccupations quotidiennes, mais on est là ensemble pour un temps, chaleureusement.

L'église est grande. Presque vide. Le pasteur est peu disponible, il est encore en transition depuis un autre poste. Il n'y a pas vraiment d'autres jeunes qui viennent régulièrement. C'est un peu... moribond. Mais néanmoins chaque dimanche, quelques dizaines de personnes font l'effort de venir faire communauté. Après tout ce que j'ai vécu et reçu ces dernières années, le rituel est fort de sens et j'ai parfois les larmes aux yeux quand nous reconnaissons nos manquements, nous accueillons le pardon qui est donné sans être mérité, nous tournons à nouveau nos regards vers l'Infini qui dépasse l'entendement et nous célébrons ensemble, frères et soeurs, en chants et en prières.

Deux mois s'écoulent,

chaque semaine ponctuée par le sport, la joie de retrouver quelques amis autour d'une soirée repas Koh-Lanta, et ce temps à l'église. Je joue en ligne de temps en temps, avec Bilou et Erwan, avec Bruno et Alexis. J'ai soif de bien plus, mais j'apprécie ce qui est donné.

Côté boulot, les doutes des mois passés se précipitent enfin en une refonte de notre projet de jeu. Ce détour va nous prendre quelques mois de plus, mais j'ai la sensation qu'on est sur une meilleure voie.

Et puis je reçois un e-mail : la propriétaire du logement que j'occupe m'annonce qu'elle doit vendre, et qu'elle souhaite donc que je quitte les lieux. Je prends du temps pour réfléchir... Ces 18 mois à Bordeaux ont été turbulents. Je réalise que je laisse ici de bons souvenirs et quelques amis qui vont me manquer, mais je me réjouis de rentrer.

J'arrive en Alsace une semaine avant Noël,

pour m'installer chez ma mère avec mes frères. J'appréhende un peu ce retour à la maison douze ans après, mais c'est aussi une opportunité de se retrouver pour un temps. Ca me fait du bien d'être entouré au quotidien, même si ce n'est pas toujours simple, et je me perds parfois à vouloir changer les autres au lieu de travailler sur mon propre cœur.

Après les joyeuses retrouvailles et fêtes de fin d'année avec amis et famille, je me mets en quête de construire une routine enrichissante et durable.

Je rencontre plusieurs pasteurs avec qui je parle de mon parcours, je les questionne sur leur approche de la foi, leur communauté, leur rapport au monde dans lequel on vit. Je participe à diverses rencontres. Malgré de bons échanges, on constate eux comme moi que je suis un peu seul dans ces églises protestantes traditionnelles : les 20-30 ans sont ailleurs, il n'y a pas grand chose pour nous ici.

En parallèle, je découvre une église évangélique dans laquelle mon ami Yannick —avec qui j'avais enregistré un épisode de podcast il y a 2 ans— se rend. J'y trouve avec plaisir une communauté qui se manifeste tout au long de la semaine à différentes échelles. Le dimanche bien sûr, pour faire corps tous ensemble, parfois avec un repas. Mais aussi dans des groupes de maison où 5-10 personnes se retrouvent pour échanger, lire, prier. Des groupes de croissance en petit comité pour discuter et s'encourager de façon plus intime. Et des actions concrètes dans la durée pour servir le quartier où l'église est implantée : café associatif, cours de français, aide aux devoirs...

Même si j'ai développé un langage spirituel et religieux parfois différent au contact virtuel de ma petite bulle de penseurs outre-Atlantique, je trouve de nombreux points communs avec ces gens qui vivent dans ma ville, avec qui je peux faire communauté, et qui ont à cœur comme moi, dans toutes nos imperfections, d'orienter nos vies avec humilité vers le Très-Haut. Quelle immense joie !


J'ai été comblé ces derniers mois par de nombreuses occasions joyeuses avec anciens et nouveaux amis : escalade avec les copains, longues discussions et course à pied avec Jacques, voyage impromptu à l'Est avec Loïc et Georges, moments de partage spirituel, randonnées dans la neige, l'annuelle Global Game Jam, bénévolat, sorties bar et restaurants, sauna, crémaillères, anniversaires, escape games, cousinades-retrouvailles, ski en famille, virée en van sur les crêtes avec Papa et Nadia... Merci à chacun pour votre amitié.

Je suis si profondément reconnaissant pour cette abondance. Et aussi, je crois, pour les périodes de désert que j'ai traversés ces dernières années et qui sont sans doute encore à venir, qui m'apprennent toujours plus à faire confiance à ce qui vient, à lâcher les richesses auxquelles je voudrais m'accrocher pour m'ancrer dans l'Amour qui est patient, plein de bonté, l'Amour qui pardonne tout, qui croit tout, qui espère tout, qui supporte tout.

Je pourrais te raconter encore tellement de choses, toi qui me lis, mais ça sera plus sympa de se retrouver autour d'un verre ou d'un bon repas à l'occasion, pour que tu me parles aussi de toi :) Ecris-moi ! si tu le souhaites.

— Elisée