Lettres d'Elisée

27 avril 2026

Chère Elinor,

La sage-femme vient de terminer sa deuxième visite. Avant de repartir,

elle nous a montré comment installer bébé bien au chaud contre soi dans une longue écharpe. J'ai regardé attentivement chaque étape mais, fatigué, ce n'est que lorsqu'elle m'a invité à essayer que j'ai réalisé que cette démonstration s'adressait pleinement à moi aussi. Elisée, le papa.

La nuit a été d'autant plus rude pour toi, la maman. Tu t'en es allée faire une sieste bien méritée. C'est donc avec notre fille assoupie tout contre moi dans cette écharpe, que j'écris le début de cette huitième lettre, assis à mon clavier pour la première fois depuis que nous sommes partis à deux, et que nous avons émergé à trois. Je sens tout son poids qui pèse contre ma poitrine, ses petites mains, sa chaleur. Nos respirations se répondent dans une lente danse. Quel doux moment. Nous sommes le 22 août 2025 à Strasbourg, et Abigail, notre fille, a une semaine.

C'est tout ce que j'ai pu écrire ce jour-là.


Nous voilà en Caroline du Sud,

pour ce retour au pays que tu as attendu si patiemment. Repoussé jusqu'à l'été pour donner le temps à notre vie de couple de démarrer, c'est finalement un an plus tard que prévu que tu rentres, avec un mari et un bébé. Notre fille a maintenant 6 mois et elle en aura le double quand nous retournerons en France.

Nous arrivons tous les trois avec la grippe (le voyage a été sportif...) et usés par les longs préparatifs, par les mois sans sommeil, par les années de transitions qui s'enchaînent. On est venus chercher le repos. Du temps en famille. L'occasion de débriefer, prier et réfléchir à la suite. Écrire cette lettre est donc bien dans le thème. J'observe qu'il me faut du temps pour trouver ma voix, ce "je" qui écrit a tellement changé de forme et de place les années passées, réincorporé en famille(s), en église, en disciple...

En parcourant ma dernière lettre de 2024, je relisais nos vœux de mariage. Je me réjouis d'y lire des mots qui nous ressemblent encore, affermis dans les expériences tantôt joyeuses, tantôt douloureuses du quotidien. Merci pour ton engagement tenu, ton pardon accordé, ta confiance renouvelée face à mon autosuffisance, mes rigidités, mes anxiétés... Merci pour ton amour qui vient me rencontrer, ta persistence et ta disponibilité pour construire ensemble.

D'un côté ou de l'autre de l'Atlantique, dans le choc culturel perpétuel, dans notre liste interminable de défis relationnels ou pratiques, dans les couches et les pleurs, devant les prières exaucées ou les portes fermées, je me sens à ma place avec toi. Je te veux à mes côtés. Je veux continuer d'apprendre à te connaitre, et à t'aimer.

Et je me réjouis de raconter un jour cette saison à Abigail. Nos premiers pas ensemble. Notre premier appartement. Nos engagements, nos rêves, nos voyages, nos disputes, nos sorties. Comme c'était parfois dur, mais combien ça valait le coup. Notre joie et celle de toute une communauté quand nous avons appris que tu étais enceinte, et toute l'aide que nous avons reçu pour lui construire un nid.


Il est 23h50, je me lève pour la première fois de la nuit

pour aider notre fille à se rendormir. Si je réagis vite, ton sommeil ne sera peut-être pas interrompu tout de suite. Parfois lui glisser la tétine suffit, mais pas cette fois-ci. Je l'attrape par les aisselles pour l'installer sur mes genoux. On se connait si bien dans ces gestes répétés nuit après nuit.

Dans la pénombre, assis sur le ballon de gym dont les rebondissements la bercent et me font mal au dos, je sens son corps qui lutte, se crispe puis se relâche au son de ma voix enrouée. Je lui chante en écho les chants d'amour qui ont bercé nos nuits à chacun il y a plus de trente ans, et que nous avons (ré)appris l'un de l'autre. Ils me font du bien au cœur, à moi aussi. Ses cris deviennent un petit râle au rythme lent. Sa main dans la mienne se détend peu à peu. Je baille. Et — pas toujours, mais souvent — je m'émerveille du privilège de serrer ce petit être tout contre moi, et de faire partie de cette chaîne d'amour.

Qu'est-ce qu'on l'aime fort, notre Abigail. C'est bouleversant.

Je la dépose avec précaution dans le lit. Elle s'enroule immédiatement sur le côté, comme elle a pris l'habitude de le faire. Un petit gémissement. Je reste là, suspendu un instant à observer... Est-ce qu'elle va dormir ? Ses beaux yeux tout ronds s'ouvrent grand, et elle éclate en sanglots. Déjà réveillée, tu poses ta main sur mon épaule, et tu proposes de prendre le relai.


Ma chérie, tu sais combien j'aspire

à une carrière qui fait sens, à trouver ma place au quotidien. J'aime la technique mais je ne peux pas passer ma vie derrière un écran. Travailler au café associatif pendant une année était enrichissant mais éreintant. J'ai reçu de nombreux talents et j'apprends vite, mais j'ai beau lutter et cogiter, il semble que quoi que je fasse, je suis tantôt à l'étroit dans un poste, tantôt dépassé par un autre, et les pièces du puzzle me résistent.

Alors au cours des mois je m'inquiète de comment nous subviendrons aux besoins de notre petite famille. Je poursuis mes passions mais je m'y noie. Je cours après les solutions mais elles semblent hors de portée. Et pendant que je fais tout ça, j'oublie trop souvent de respirer. Je poursuis le rêve d'un futur paisible, mais le goût du présent n'y ressemble pas beaucoup. Quelle folie !

Cet hiver, au milieu d'une sieste sur le canapé,

nous avons entendu Abigail rigoler pour la première fois. On s'est regardés, on n'en croyait pas nos oreilles. J'ai les larmes aux yeux en y repensant. Au cours des mois qui ont suivi, nous avons découvert qu'elle rit et sourit si généreusement. Encore et encore, quand on fait semblant de dévorer son délicieux petit bidon, quand on la fait virevolter dans les airs, quand on la taquine ou qu'on la félicite, elle nous régale de quelques salves en saccade de son petit rire grinçant si précieux.

Ce qui me frappe dans ces moments, c'est comme elle semble comblée dans l'instant présent. Je me suis dit que je voulais apprendre un peu ça d'elle, avant qu'elle ne l'oublie trop de moi. Elle trouve sa joie dans les petites choses, et dans ses parents qui l'aiment tendrement. Et sa joie déborde sur les autres. Tout est là.

Et quelle ironie, quand elle s'énerve, frustrée parce que le jouet est hors de portée, ou paniquée quand on lui administre un remède pourtant bien nécessaire, et que je m'en offusque... avant de me retrouver l'instant d'après dans la même posture, insatisfait ou inquiet, face à mon Père céleste qui m'aime. Tout est là.

Quand je change sa couche, Il est à l'œuvre. Quand je la vois lever la tête et chercher mon regard un instant avant de se replonger dans ses jouets, Il me façonne. Quand je suis à l'affût du moindre bruit, et quand je m'inquiète parce que c'est trop calme. Quand je lui souris et que son visage s'illumine. Quand je suis brisé parce qu'elle pleure si fort et que je crois avoir tout essayé. Quand j'ai hâte de la revoir après quelques minutes d'absence...

Dans chacun de ses moments, je me vois moi, la brebis égarée, à travers les yeux du Bon Berger ; moi le fils prodigue, dans les bras du Père qui l'accueille ; moi le pécheur, pour qui Jésus se donne entièrement. Plus mon cœur s'emballe pour ma petite fille, plus je découvre combien je suis moi-même aimé.

Quelle réponse miraculeuse à la prière sur laquelle je finissais ma dernière lettre : C'est en contemplant notre enfant que j'apprends peu à peu à lâcher prise et à dépendre du Père. Je me débats, je m'affaire, je suis occupé, mais le Bon Berger me conduit avec sa houlette et son bâton vers le vrai repos.

Alors que nous traversons cette saison de débriefing

entre tableaux blancs et post-its, retraites et rendez-vous, et que nous prions avec abandon pour que Sa volonté soit faite dans nos vies, je prends peu à peu espoir. Le long travail de patience que Dieu fait dans mon cœur, l'apprentissage à ralentir pour contempler le Beau, le Bon et le Vrai commence à prendre racine. Je veux croire que le Seigneur me conquerra, moi et mon royaume.

Ces dernières années, j'ai pris beaucoup de plaisir à travailler avec mes mains de temps à autre. Avant notre départ j'ai confectionné une croix pour notre foyer. Ces temps-ci, pendant que tu t'essaies joyeusement à la poterie, tu m'as invité à sculpter une bannière d'amour qui viendra flotter au dessus du lit de notre fille. Dans la maison que nous louons ici, il s'est offert un atelier, et nos amis locaux m'ont prêté les outils dont j'ai besoin. Je construis à présent un banc, pour qu'on se repose à l'ombre des arbres toi et moi.

Dans nos prières et dans nos échanges,

des idées joyeuses se présentent et se rencontrent. Il semble se dessiner l'esquisse d'une vie qui rassemble nos vocations et nos talents, qui peut commencer dès maintenant, humblement, dans un présent au goût agréable.

Je prie donc que dans quelques mois, nous repartions pour la France disponibles, prêts à servir et à aimer, ancrés dans la joie de chaque instant, tels que le Seigneur nous envoie, confiants que, comme le rappelait Justin dans sa prédication le jour de notre mariage, Il fournit toujours l'aide nécessaire pour accomplir la mission qu'Il nous donne.


Je pense à mon cousin Yann qui nous a quitté récemment, à ta cousine Charlotte il n'y a pas si longtemps, et à tous ceux d'entre nous ici-bas qui les aiment. Je suis reconnaissant pour leurs vies et je prie que le Seigneur continue de consoler chacun.

— Elisée